La Haye · avril 1882 · dessin social

Sorrow : Sien Hoornik et le dessin qui résume une période

Une femme nue, enceinte, est assise à même le sol. La tête disparaît dans les cheveux, le dos se courbe et tout le corps semble tenir dans une seule ligne descendante. Avec presque rien — du papier, de la craie noire et un contour — Van Gogh transforme une séance de pose en image de l’abandon.

10 avril 1882date approximative du dessin
44,5 × 27 cmversion de Walsall
4 étatsdessinés au printemps, puis une lithographie
Sorrow de Vincent van Gogh, Sien Hoornik assise et repliée, dessin entier d’avril 1882
Vincent van Gogh, Sorrow, vers le 10 avril 1882. Craie noire sur papier, 44,5 × 27 cm, The New Art Gallery Walsall, Garman Ryan Collection. L’œuvre entière est montrée sans recadrage, avec son inscription.

La réponse courte

Pourquoi Sorrow est-il si important ?

Sorrow est l’un des dessins les plus ambitieux de la période hollandaise de Van Gogh. Il représente Clasina Maria Hoornik, dite Sien, rencontrée à La Haye au début de 1882. Enceinte et déjà mère d’une petite fille, elle devient son modèle, sa compagne et une présence centrale dans son travail sur la figure humaine.

Le dessin condense trois recherches menées alors par l’artiste : apprendre à construire un corps, donner une dignité monumentale aux personnes fragilisées par la pauvreté et produire une image assez forte pour être comprise sans récit compliqué. Van Gogh écrit à Theo qu’il considère cette figure comme la meilleure qu’il ait dessinée jusque-là.

Mais l’œuvre ne doit pas être confondue avec la biographie entière de Sien. Elle est une image composée par Van Gogh, nourrie par ses lectures et ses propres idées sur l’abandon. La voix de Sien ne nous est presque pas parvenue. Cette absence fait partie de ce qu’un regard contemporain doit reconnaître.

TitreSorrow
ArtisteVincent van Gogh
ModèleClasina « Sien » Hoornik
DateVers le 10 avril 1882
LieuLa Haye
TechniqueCraie noire sur papier
Dimensions44,5 × 27 cm
CatalogueF 929a / JH 130
CollectionGarman Ryan Collection
MuséeNew Art Gallery Walsall

Ne pas réduire une personne à une posture

Qui était Sien Hoornik ?

Clasina Maria Hoornik naît à La Haye en 1850. Dans les documents, elle apparaît comme couturière et comme femme ayant eu recours au travail sexuel. Lorsque Van Gogh dit l’avoir rencontrée à la fin de janvier 1882, elle est enceinte et vit avec sa fille Maria. Leur fils Willem naît le 2 juillet 1882 à l’hôpital universitaire de Leiden.

Van Gogh paie son loyer, partage ses ressources, l’emploie comme modèle et envisage un temps de l’épouser. Sien, de son côté, pose très régulièrement et contribue au quotidien de l’atelier. Leur vie commune se poursuit jusqu’en 1883. Les difficultés financières, les pressions familiales et leurs désaccords rendent le projet impossible ; Van Gogh quitte La Haye pour la Drenthe en septembre.

Les lettres documentent abondamment ce que Vincent pense de cette relation. Elles ne nous donnent presque jamais la parole directe de Sien. La présenter seulement comme « femme sauvée », « muse tragique » ou « prostituée déchue » répéterait donc le regard masculin des sources au lieu de restituer la complexité d’une ouvrière, mère et modèle.

Sien Hoornik au cigare assise près du poêle dans un dessin de Vincent van Gogh
Sien au cigare, assise près du poêle. Une autre image de la même personne : vêtue, installée dans un intérieur et engagée dans un geste ordinaire. Elle empêche de confondre Sien avec la seule posture de Sorrow.
Sorrow de Van Gogh montré en entier pour l’analyse de la composition

Regarder de haut en bas

Sept décisions qui donnent au corps son poids

01

Le visage disparaît

Van Gogh ne construit pas un portrait psychologique par les yeux. Les cheveux masquent les traits : l’émotion passe par la posture entière.

02

La colonne devient un arc

Du sommet du crâne au bassin, le dos forme une longue courbe tendue. Cette ligne organise l’image avant tout détail anatomique.

03

Le ventre avance

La grossesse n’est ni cachée ni dramatisée par un accessoire. Elle modifie simplement l’équilibre du torse et la place des jambes.

04

Les bras ferment le corps

Au lieu de s’ouvrir vers le spectateur, les bras reviennent vers les genoux. La figure devient presque un volume clos sur lui-même.

05

Les contours sont repris

Autour du dos, des jambes et des pieds, plusieurs passages restent visibles. Le trait cherche, insiste et transforme l’hésitation en vibration.

06

Le blanc du papier respire

Il n’y a ni chambre ni rue. Le vide enlève l’anecdote et donne au corps isolé une présence presque sculpturale.

07

Le sol tient en quelques signes

Quelques traits horizontaux suffisent à empêcher la figure de flotter. Son poids paraît réel parce que le support reste minimal.

Voir ce que fait la ligne

Quatre détails, aucune couleur

Le dessin paraît simple de loin. En s’approchant, on découvre un réseau de reprises, de frottements et de pressions différentes. Van Gogh ne « remplit » pas la forme : il fait varier le trait jusqu’à ce que le papier devienne chair, cheveu et poids.

Détail de la tête baissée et des cheveux dans Sorrow

La tête

Les cheveux ne décorent pas le visage : ils le retirent au regard et prolongent la chute de la posture.

Détail du dos courbé de Sien dans Sorrow

Le dos

Le contour le plus continu du dessin. Il transmet l’effort, le repli et la fatigue sans expression faciale.

Détail des bras et des mains autour des jambes de Sien

Les mains

À peine individualisées, elles servent surtout à refermer la silhouette et à relier le torse aux jambes.

Détail des pieds et de l’inscription au bas de Sorrow

Les pieds et le texte

Les extrémités stabilisent la figure. Plus bas, l’inscription transforme l’étude de nu en déclaration.

« Comment se fait-il qu’il y ait sur la terre une femme seule — délaissé. »Inscription de Van Gogh d’après Jules Michelet, avec son ajout « délaissé »

Le texte au bas du dessin

Michelet donne une phrase à l’image

La citation provient de La Femme de Jules Michelet. Les éditeurs des lettres précisent que Van Gogh ajoute lui-même le mot « délaissé » — écrit au masculin dans l’inscription. Il ne s’agit donc pas d’une citation parfaitement fidèle, mais d’un emprunt transformé pour le dessin.

Dans la lettre du 10 avril, Van Gogh évoque aussi un autre passage de Michelet sur le vide du cœur qui ne peut être comblé. Ces lectures l’aident à nommer la mélancolie qu’il cherche dans la figure. Le texte n’explique pourtant pas toute l’œuvre : même sans lire le français, le spectateur comprend le repli grâce à la courbe du corps.

Le choix du titre anglais Sorrow compte également. Van Gogh admire alors les gravures sociales publiées dans les magazines illustrés britanniques. Leur économie du noir et blanc et leur attention aux vies populaires offrent un modèle pour une image à la fois directe, reproductible et chargée de sentiment.

Une image, plusieurs états

Les versions de Sorrow sans confusion

Van Gogh ne dessine pas une seule fois la figure. Les lettres permettent de reconstituer une chaîne de travail : un dessin d’après modèle, deux feuilles marquées par pression puis reprises, une grande version aujourd’hui perdue et, plusieurs mois plus tard, une lithographie.

Version de Walsall de Sorrow à la craie noire, F 929a JH 130
Version conservée 1

Craie noire et inscription

La feuille de Walsall, F 929a / JH 130, porte la phrase d’après Michelet. Les notes de la correspondance la rattachent aux trois états réalisés autour du 10 avril.

New Art Gallery Walsall
Version au crayon et lavis de Sorrow, F 929 JH 129
Version conservée 2

Crayon et lavis

F 929 / JH 129 a appartenu à Anthon van Rappard. Les valeurs sont plus douces et le papier plus présent. Cette version est aujourd’hui en collection privée.

Collection privée
Lithographie Sorrow de Vincent van Gogh réalisée en novembre 1882
Novembre 1882

La lithographie

Van Gogh reprend la figure sur papier de report lithographique. Trois impressions sont connues. L’image devient plus dense, plus sombre et potentiellement reproductible.

Van Gogh Museum et MoMA
Épreuve lithographique de Sorrow par Van Gogh en novembre 1882

Du dessin privé à l’image imprimée

Pourquoi Van Gogh revient-il à Sorrow en novembre ?

Sept mois après les dessins, Van Gogh expérimente la lithographie. Dans sa lettre du 14 novembre 1882, il insiste sur la différence entre imprimer pour apprendre et publier pour vendre. Il cherche à comprendre la force du noir et blanc et à disposer d’exemples convaincants pour démarcher les magazines illustrés.

Le dessin dit la souffrance par la fragilité du trait. La lithographie l’affirme par la densité du noir.

Le passage à l’impression n’est donc pas un simple doublon. Les ombres deviennent compactes, la silhouette se détache plus durement et l’image paraît conçue pour circuler. Van Gogh affirme même que certaines feuilles, Sorrow comprise, gagnent en force grâce au crayon lithographique.

Cette ambition n’aboutit pas à une carrière régulière d’illustrateur. Elle révèle toutefois un projet essentiel de la période de La Haye : faire de la vie moderne et populaire un sujet digne d’une image publique.

Le dessin qui résume une période

La Haye, 1881–1883 en cinq mouvements

Sorrow n’annonce pas encore les jaunes d’Arles ni les tourbillons de Saint-Rémy. Il résume un autre Van Gogh : un dessinateur qui apprend le métier, regarde les quartiers pauvres et veut parler par le noir et blanc.

01Décembre 1881

S’installer

Van Gogh arrive à La Haye après sa rupture familiale à Etten. Il se rapproche d’Anton Mauve et travaille le dessin, l’aquarelle et la perspective.

02Hiver 1882

Trouver des modèles

Les modèles coûtent cher. La rencontre avec Sien lui permet de pratiquer quotidiennement la figure, vêtue ou nue, dans des situations réelles.

03Avril 1882

Condense­r

Avec Sorrow, il réunit anatomie, contour expressif, sentiment social et ambition d’une image autonome.

04Été–automne 1882

Élargir

Sien pose comme mère, couturière, femme au foyer ou figure de rue. Van Gogh travaille aussi les soupes populaires, les dunes et les ouvriers.

05Septembre 1883

Partir

La vie commune se termine. Van Gogh part pour la Drenthe, mais garde l’ambition de représenter ceux que l’art officiel montre peu.

Sien ne pose pas seulement pour la tristesse

Trois rôles dans l’atelier

Ces dessins montrent la diversité des études réalisées avec Sien. La même personne peut être modèle de nu, travailleuse concentrée, mère ou figure d’intérieur. Cette série donne à la période son épaisseur documentaire.

Sien cousant, dessin à mi-corps de Vincent van Gogh

La couturière

La tête penchée n’exprime plus l’abandon, mais l’attention au travail. Les mains et le tissu organisent la scène.

Sien allaitant son bébé dans un dessin de Van Gogh

La mère

Le groupe de deux corps crée un autre type de fermeture. Le geste quotidien remplace le symbole abstrait de la douleur.

Sien assise au sol avec un cigare près du poêle, dessin de Van Gogh

La présence domestique

Le poêle, la chaise et le cigare produisent un intérieur concret. Sien y apparaît moins comme allégorie que comme habitante du lieu.

Lire sans fabriquer une légende

Trois précautions de regard

L’émotion de Sorrow est immédiate, mais elle ne nous autorise pas à inventer les pensées du modèle. Une lecture solide distingue l’œuvre, les lettres de Van Gogh et la vie de Sien.

Le document

Ce que l’on sait

Sien a posé pour Van Gogh, leur vie a été commune pendant environ dix-huit mois et le peintre a construit plusieurs versions de cette figure. Les lettres donnent des dates et des gestes de travail.

Le point de vue

Ce que Vincent raconte

Il se présente volontiers comme celui qui recueille une femme abandonnée. Ce récit éclaire ses valeurs, mais il reste le récit d’un homme sur une relation qui impliquait deux personnes.

La limite

Ce que nous ignorons

Nous ne savons pas exactement ce que Sien éprouvait pendant la pose ni comment elle aurait décrit leur vie. Le titre Sorrow appartient à l’artiste, pas à une déclaration conservée du modèle.

Faits, hypothèses, mythes

Ce que les sources permettent d’affirmer

La célébrité du dessin a produit des simplifications. Le tableau suivant sépare les informations documentées des interprétations raisonnables et des récits trop sûrs d’eux.

Question Niveau Réponse
Le modèle est-il Sien Hoornik ? Établi Oui. Les notes de la correspondance et l’histoire des dessins l’identifient comme Clasina Maria Hoornik.
Le dessin date-t-il du 10 avril 1882 ? Datation approximative solide La lettre 216, qui accompagne l’envoi d’une version, est datée « vers le 10 avril » par les éditeurs.
Existe-t-il une seule version ? Faux Deux dessins du groupe initial survivent, deux autres versions dessinées sont perdues, puis Van Gogh réalise une lithographie en novembre.
Sien pleurait-elle pendant la pose ? Non documenté Le visage est caché et les lettres ne décrivent pas une crise de larmes. La tristesse est construite par la posture et le titre.
Le dessin est-il une étude réaliste ? Oui, mais composée Il part directement du modèle, tout en simplifiant le décor et en mobilisant Michelet et l’imagerie sociale anglaise.
Van Gogh a-t-il « sauvé » Sien ? Formule réductrice Il lui apporte une aide réelle et ils vivent ensemble, mais le vocabulaire du sauvetage efface son travail, ses choix et les tensions de la relation.
Est-ce une peinture à l’huile ? Non La version de Walsall est un dessin à la craie noire sur papier. La version imprimée est une lithographie.
Sorrow de Van Gogh conservé dans la Garman Ryan Collection à Walsall
Information de collection vérifiée · juillet 2026

Où voir les œuvres ?

Walsall, Amsterdam et New York

La version à la craie noire avec l’inscription de Michelet appartient à la Garman Ryan Collection de The New Art Gallery Walsall, en Angleterre. Les collections y sont présentées aux étages 1 et 2, mais un dessin sur papier peut être retiré temporairement pour conservation ou prêt : vérifiez l’accrochage avant un voyage consacré à cette seule feuille.

L’autre dessin conservé, F 929 / JH 129, est en collection privée. Il n’est donc pas visible de manière permanente.

Trois épreuves de la lithographie de novembre 1882 sont connues. Deux sont conservées au Van Gogh Museum d’Amsterdam et une au Museum of Modern Art de New York. Leur exposition peut également varier en raison de la fragilité du papier.

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Collections importantes

Le catalogue ne contient pas encore une reproduction dédiée de Sorrow. Ces liens vérifiés permettent d’explorer Van Gogh, ses portraits, les grands visages de l’histoire de l’art et le postimpressionnisme sans renvoyer vers une fiche inexistante.

Questions fréquentes

Tout comprendre sur Sorrow

Que signifie le titre Sorrow ?

Le mot anglais signifie « chagrin », « douleur » ou « tristesse ». Van Gogh emploie lui-même ce titre dans ses lettres et sur la lithographie.

Qui est la femme dessinée ?

Le modèle est Clasina Maria Hoornik, dite Sien, couturière, modèle et compagne de Van Gogh pendant la période de La Haye.

Sien était-elle enceinte dans le dessin ?

Oui. Van Gogh la rencontre enceinte au début de 1882. Son fils Willem naît le 2 juillet de la même année.

Van Gogh était-il le père de l’enfant ?

Les sources ne l’établissent pas. Sien était déjà enceinte lorsqu’il dit l’avoir rencontrée. Il ne faut donc pas présenter Willem comme le fils biologique de Van Gogh.

Quand Sorrow a-t-il été réalisé ?

Les premiers dessins datent d’environ le 10 avril 1882 à La Haye. La lithographie est réalisée au début de novembre 1882.

Combien existe-t-il de versions ?

Les éditeurs des lettres distinguent quatre versions dessinées au printemps : deux subsistent et deux sont perdues. Une lithographie distincte est ensuite tirée à trois épreuves connues.

Quelle version Van Gogh envoya-t-il à Theo ?

La version exacte envoyée le 10 avril n’est pas conservée. Les notes estiment qu’il s’agissait probablement d’un dessin au crayon issu des feuilles marquées par pression.

Pourquoi Van Gogh a-t-il écrit une phrase de Michelet ?

La lecture de Jules Michelet nourrissait alors sa réflexion sur l’abandon et la condition féminine. Il adapte une phrase de La Femme et y ajoute « délaissé ».

Est-ce un portrait de Sien ?

C’est une étude de figure d’après Sien, mais pas un portrait au sens habituel : le visage est caché et l’identité passe par la posture plutôt que par les traits.

Est-ce une peinture ?

Non. La version principale présentée ici est un dessin à la craie noire sur papier. Van Gogh en a aussi tiré une lithographie.

Où se trouve l’original ?

La version F 929a / JH 130 appartient à The New Art Gallery Walsall. Une autre version dessinée est en collection privée ; des lithographies sont à Amsterdam et New York.

Pourquoi l’œuvre résume-t-elle la période de La Haye ?

Elle réunit apprentissage anatomique, travail quotidien d’après modèle, intérêt pour les personnes marginalisées, influence de l’illustration sociale et désir de créer une image reproductible.

Une ligne suffit parfois à porter une époque

Sorrow n’est pas seulement l’image d’une tristesse : c’est le moment où Van Gogh comprend ce qu’un corps dessiné peut dire

Poursuivez avec les dessins, portraits et grandes œuvres de la période hollandaise.

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